La chasse-galerie

Chasse-galerie

La chasse-galerie, était une invention du diable (eh oui, encore lui!) c’était une sorte de canot volant qui permettait à ses occupants de se rendre à l’endroit de leur choix en survolant tous les obstacles possibles.  Bien sûr, il fallait vendre son âme au diable pour l’utiliser.

Une veille de Jour de l’An, des bûcherons campés dans un chantier du nord  qui se mourraient d’ennuyance,  qui pour sa famille, qui pour sa petite amie …

Il faut dire qu’à cette époque, l’on partait pour les chantiers dès l’automne venu bien avant les premiers gels. On montait par les rivières en canots.  Et comme c’était le seul moyen de transport on ne revenait qu’au printemps suivant, après la débâcle.

Il n’était donc pas étonnant que nos bûcherons trouvent les soirées longues et ennuyantes.  Au temps des Fêtes, c’était souvent intolérable. Les pauvres hommes avaient beau sortir leurs talents de musiciens, de chanteurs, improviser des divertissements, quand arrivait cette période, « l’ennuyance » était à son comble.

Une veille de Jour de l’An donc, le cuisinier du camp, après avoir écouté les doléances des hommes, leur proposa de les amener dans leur village pour danser et faire la fête… « Nous n’avons qu’à y aller en chasse-galerie », leur dit-il.

Les bûcherons se montrèrent tout d’abord scandalisés.  « C’est interdit ! C’est de la magie noire !  On a pas le droit !…».

Mais le « cook » se montra convaincant.  « Il y a, bien sûr, des conditions : pas de jurons, pas de boissons, ne porter aucun symbole religieux (médailles, croix, scapulaires…), éviter de toucher les croix des clochers des églises et revenir avant le lever du jour. »  Facile se dirent-ils, on est des hommes après tout, pas des enfants. Pour aller voir sa « blonde », embrasser sa femme et ses enfants un soir de Jour de l’An, ils étaient prêts à n’importe quoi.

On s’installe donc dans un canot avec le cuisinier comme guide.  On prononce la formule magique:
«Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager par dessus les montagnes.»

L’on voyagea à la vitesse de l’éclair, passant au-delà des montagnes, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières.  L’on eut tôt fait de voir apparaître un éclairci, puis les petites lumières de son   village.  En un rien de temps, les voilà rendus chez le marchand général, où se donnait ce soir-là la veillée du Jour de l’An.

La soirée fut trop vite passée, comme de raison. On s’amusa, on dansa, on joua du violon…  Mais se rappelant les conditions de leur voyage et avant que le jour  se lève, ils regagnèrent leur canot en douce, prononcèrent la formule magique et s’envolèrent vers leur camp.

Ils avaient tous été très prudents sauf… le cuisinier.  Celui-ci avait sans trop se faire prier, avalé un petit verre de caribou, puis encore un, puis un autre. Les hommes durent l’attacher dans le fond du canot car il menaçait de se jeter par-dessus bord: il était saoul.  Mais aucun d’eux n’avait déjà navigué en chasse-galerie.  Le canot filait à toute allure en zigzaguant. Arriva donc ce qui devait arriver : le canot frappa de plein fouet une grosse épinette et les hommes dégringolèrent.

Heureusement, la neige épaisse adoucit la chute et à part quelques égratignures, ils s’en tirèrent tous à bon compte. Ils n’étaient pas très loin du camp, ils ont donc pu faire le reste du trajet à pied. Mais c’était l’hiver, c’est donc en piteux état qu’ils sont finalement arrivés au camp.   Ils jurèrent tous qu’on ne les y reprendrait plus.  Ce fut probablement le cas parce qu’il est rare que l’on entende quelqu’un raconter qu’il a aperçu un canot volant dans le ciel.